Romancière haïtienne, Yanick Lahens tisse le destin de deux femmes de sa lignée, l’une à La Nouvelle-Orléans et l’autre à Port-au-Prince, au XIXe siècle. Ce livre explore la violence tout en interrogeant les relations avec la colonisation et l’émancipation. Interview avec Sabine Wespieser qui publie cette auteure multiprimée depuis près de vingt ans en France.
France Livre : Sabine Wespieser, quelle est l’histoire que Yanick Lahens raconte dans ce livre et qui sont ces passagères de nuit ?
Sabine Wespieser : Dans ce roman, Yanick Lahens fait le portrait en miroir de deux femmes de sa lignée, qui toutes deux ont su résister, par leur ténacité silencieuse, à la violence de la société où elles étaient nées. La première, arrivée enfant du continent africain pour devenir esclave à Saint-Domingue, est devenue une commerçante prospère à La Nouvelle-Orléans après avoir été affranchie. La deuxième, née pauvre parmi les pauvres dans un village haïtien, a croisé à Port-au-Prince le chemin d’un libérateur qui deviendra "son général, son amant, son homme". Toutes deux sont des "passagères de nuit" car elles sont arrivées dans les colonies sur les bateaux négriers, mais ces passagères, ce sont aussi toutes ces femmes invisibilisées au cours de l’histoire.
France Livre : Vous publiez Yanick Lahens depuis près de vingt ans. Qu’est-ce qui rend ce texte original, au point que vous le qualifiez de véritable cadeau de sa part ?
Sabine Wespieser : Oui, c’est vrai que j’ai eu le sentiment d’avoir reçu un cadeau. Yanick Lahens vit à Port-au-Prince aujourd’hui encore et nous offre en partage, à la suite de ses ascendantes, sa lumineuse vaillance et sa résistance à la violence du monde. Sa langue s’est forgée dans le creuset de la littérature haïtienne des XIXe et XXe siècles. Elle porte en elle un rapport au monde qui est celui d’une indépendance acquise par rapport à un centre supposé, qui serait la France : lire Passagères de nuit, de même que l’ensemble de l’œuvre de l’autrice, nous oblige à nous décentrer.
France Livre : Pourquoi ce roman est-il également important pour des lecteurs d’autres pays que la France ?
Sabine Wespieser : Son importance vient bien sûr de sa puissance littéraire, mais aussi de la manière dont il aide à penser, par sa langue et sa thématique, le rapport à la colonisation et à l’émancipation féminine. Rien ne destinait Yanick Lahens à enseigner au Collège de France ni à être lauréate du prix Femina pour Bain de lune et du Grand Prix de l’Académie française pour Passagères de nuit. Ces accomplissements-là, malgré les difficultés qu’ils supposent, sont à eux seuls signe d’un progrès qu’on ne peut nier.
France Livre : Ce roman a été unanimement salué par la presse en France. Le magazine Elle, par exemple, souligne la "mystérieuse beauté de ce roman-monde" dans lequel "Yanick Lahens tient ferme le cap des soubresauts intimes qui, eux aussi, font l’histoire."
Avec 35 000 exemplaires vendus ici, les droits ont déjà été cédés dans quatre langues, dont l’anglais aux États-Unis. Qu’avez-vous mis en œuvre pour convaincre les éditeurs étrangers ?
Sabine Wespieser : L’œuvre de Yanick Lahens était déjà traduite dans de nombreux pays, et notamment dans des pays du sud global – Amérique latine, Inde – avant le succès de Passagères de nuit, qui lui a valu de nouveaux éditeurs dans la vieille Europe et bien sûr aux États-Unis, où vit une très importante communauté haïtienne. Les éditeurs étrangers ont été sans doute séduits par tout ce que je viens d’énoncer…
Passagères de nuit a reçu le Grand Prix de l’Académie française. Ses droits ont été vendu aux États-Unis, en Allemagne, au Brésil et en Espagne.
Propos recueillis par Katja Petrovic
Juin 2026